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Le coût invisible du pixel

by pascal iakovou
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Les Maisons du luxe affichent des engagements RSE ambitieux sur leurs chaînes d’approvisionnement. Mais leur transformation numérique échappe encore largement à l’examen. Une asymétrie qui interroge.

Il y a quelque chose de troublant dans la précision avec laquelle les grandes Maisons documentent aujourd’hui l’origine de leurs cuirs, la traçabilité de leurs pierres, le nombre exact d’heures nécessaires à la confection d’une pièce. Cette rigueur, devenue exigence fondamentale du luxe contemporain, s’arrête pourtant à une frontière implicite : celle du monde numérique. Les serveurs qui hébergent les boutiques en ligne, les algorithmes qui personnalisent l’expérience client, les data centers qui stockent les campagnes haute définition — tout cela reste dans l’angle mort des rapports de développement durable.

Les chiffres, lorsqu’on les exhume, donnent le vertige. Selon le rapport environnemental de Google publié en 2024, les centres de données du géant américain ont consommé 23,1 milliards de litres d’eau en 2023 — une hausse de 17 % par rapport à l’année précédente, tirée par la croissance de l’intelligence artificielle. Un seul échange de cent mots avec un modèle génératif représente environ 500 millilitres d’eau évaporée, l’équivalent d’une bouteille. L’entraînement du modèle GPT-3 a nécessité 700 000 litres. Ces données, issues de l’Université de Californie à Riverside et des déclarations de Microsoft, dessinent une cartographie de la soif numérique que personne ne demande encore aux Maisons de mode de documenter.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le secteur du luxe s’est engagé sur des trajectoires carbone ambitieuses. Chez LVMH, le scope 3 — les émissions indirectes de la chaîne de valeur — représente 97 % de l’empreinte carbone du groupe. La direction des Technologies de l’Information a lancé une politique de « Green IT » visant une réduction de 20 % de l’empreinte environnementale numérique. Mais aucun chiffre public ne détaille la consommation d’eau des infrastructures digitales, ni l’impact carbone des défilés diffusés en streaming ou des expériences métavers. Le cuir toscan se trace au kilomètre près ; le pixel, lui, voyage incognito.

L’Europe tente de combler ce vide réglementaire. L’AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024, impose aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général de documenter leur consommation énergétique. La Commission européenne prépare un rapport sur le « développement économe en énergie » de ces systèmes. En France, le référentiel général pour l’IA frugale, publié en juin 2024 par l’Ecolab et l’AFNOR, propose une définition exigeante : minimiser les besoins en ressources tout en questionnant la nécessité même de recourir à l’intelligence artificielle. Une sobriété de principe que le CNRS résume ainsi : « L’IA est-elle vraiment nécessaire ? »

La question mérite d’être posée aux Maisons qui multiplient les initiatives numériques. Les fashion weeks virtuelles ont démontré leur potentiel : celle d’Helsinki, passée au format digital, a réduit l’empreinte carbone de chaque participant de 137 kg à 0,66 kg — une baisse de 97 %. Mais le bilan global reste à établir. Les NFT brandés, les showrooms dans le métavers, les essayages en réalité augmentée consomment une infrastructure dont le coût environnemental demeure opaque. Gucci, Balenciaga, Louis Vuitton ont investi ces territoires virtuels sans que leurs rapports RSE n’en mesurent précisément l’impact hydrique ou énergétique.

Le luxe a bâti sa légitimité contemporaine sur la transparence et la responsabilité. Il ne peut durablement maintenir cette promesse en excluant le numérique de son périmètre d’exigence. La prochaine mutation ne sera peut-être pas technologique, mais comptable : apprendre à mesurer ce qui ne se voit pas, à tracer ce qui n’a pas de forme. Le pixel, comme le point sellier, mérite sa fiche technique.

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