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Dans l’attente d’être portée : Agnès B. SS 2018

Pour sa collection homme été 2018, Agnès B propose une garde robe  sobre qui illustre à la perfection le casual chic; un anglicisme quelque peu  désuet devenu coutume quand on parle Agnès B.  Il faudrait les mots de Pagnol où Colette pour parler des vêtements de la créatrice, des vêtements prêt-à-être habités.  Empreint  des ballades en famille et du souvenir des moments partagés  avec artistes et anonymes qui ont inspirés Agnès B : une douce ligne  avec des gros plans sur la vie d’artiste, ou des nuits plus rock. Une bouffé d’air à l’heure ou l’avant -garde, le diktat du total look et la surenchère dans l’excentricité sont les mots d’ordre des podiums. Une mode difficile à porter, distancée des réalités, qui semble déconnectée des gens; à part une portion d’hyper-connectés. L’esprit libre : Agnès ne regarde pas les tendances qui l’entourent tout en restant impliquée dans le cinéma, la musique et toutes les formes que l’art endosse.

Agnès B. : De la dignité 


Agnès B. :  techniques et effets de montage

Un fondu enchaîné autour du thème de l’artiste. Des images qui se superposent et où les paysages se substituent les uns aux autres.  « La garde-robe du peintre », « l’élégance française » et « la vie nocturne » : enchaînements sans faux raccords. Les pantalons en coton, les chemises imprimées, nous font passer des jardins français aux plages de galets. Un film participatif : une mode modulable ou les vêtements s’épanouissent dans les hors-champs de la styliste; pour devenir les futurs souvenirs d’autres. Des Cow-boys et marin d’une jeunesse pas si légère, aux  nuits trop courtes et illicites avant de  s’endimancher en famille : c’est un bout de sa vie que  Agnès glisse sans un mot. Une sorte de Colette du vêtement.

Si elle a déjà collaboré avec Tarantino ou Lynch, c’est tout naturellement dans sa galerie,(La galerie du jour) que sera projeté le film Trash Humpers, à l’occasion de la rétrospective d’Harmony Korine au Centre Pompidou. ( qu’elle a reçu en 2000 et 2003 dans sa galerie)

Picasso en caleçon de popeline

Picasso : premier artiste à embrasser pleinement la célébrité, à jouer au  jeu des poses avec les photographes. Il dévoile son intimité, et fait de son art la synthèse entre ses vies. Agnès le rencontre pour la première fois à 16 ans et le redécouvre aux travers des pages d’un livre d’André Villers. Un monsieur en caleçon de popeline et chemise large: des images qui viennent rompre avec le mythe de l’artiste insaisissable, écrasé derrière son oeuvre, mourant seul dans sa mansarde dans un oubli complet. Picasso aime jouer avec les trompettes de la renommée : il aime la gloire, l’art, l’argent, la vie , les femmes . Vivre pleinement : c’est toute la promesse de cette ligne faite de chemises de travail, de pantalons droits en coton et de marinières décontractées. 

 

OPINION

Une collection  qui donne à réfléchir sur les tendances actuelles : une mode devenue importable ?

En 2016, Agnès B. confiait lors d’une interview au Monde : « J’aime les gens et les vêtements. Et j’ai toujours voulu faire des vêtements pérennes, hors mode, qui fassent plaisir aux gens et qu’on puisse garder vingt ans. Je recherche le confort, l’harmonie, les choses qui s’accordent aisément et permettent de composer une myriade de tenues. » (Article complet)

Avant l’ère de l’excentricité distinctive, faite de volume hors-norme, d’imprimés fleuris et de total look noir, il y a eu l’air de la parure en haute-couture. La mode était une affaire de classe, de classe sociale, où se différencier«  du peuple »  était primordial . Cela marque l’histoire française, qui prendra beaucoup de temps à accepter l’arrivée du prêt- à -porter dans les années Soixante. 

Le sociologue Frédéric Godart note que c’est sous l’impulsion d’ Yves Saint Laurent et «  une conjecture ou les coups de production de la mode baissent et le niveau de vie des populations augmente » que le prêt à porter se démocratise . Si ce n’est pas par le haut, se sera par le bas : le credo  de Demna Gveselia puisque c’est une mode de la friperie et de la rue , qu’il l’a inspirée. Dérivée, hypertrophié  : une mode compliquée car le tout n’est pas dans les vêtements mais dans le contexte. Un manifeste anti-fashion,  avec comme dernière preuve un défilé entièrement numérique pour VETEMENTS. Une nouvelle forme d’ellistisme qui intellectualise la mode : rien de mal en soi. Mais parfois compliquer  à s’approprier. À chaque époque ses créateurs aux pièces importables, plus proche de l’art que des corps : Azzedine Alaïa  et ses robes sculptures.. .Des pièces excentriques dont le devenir peut être questionné lorsque c’est sur des  présentoirs de la « fast-fashion » qu’elles font jour.

Cette mode  se doit d’être présente . Pour Olivier Rousteing « Ce que la presse trouve chic ennuie les gens dans la rue, ce qu’elle considère comme vulgaire, le public peut trouver cela cool.(…)Mais les réseaux sociaux ont ouvert les frontières. La rue gagne du terrain, les magazines deviennent archaïques, les nouvelles générations connectées définissent aujourd’hui ce qu’est le goût. » Interview au complet

Une génération Milléniale qui diffuse sa propre mode. Limite de cette euphorie : une mode qui s’adresse à une génération précise.  Quand la fast-fashion se réaproprie les mules à fourrure de manière massive on se demande si  c’est pour « tout le monde ». La jeunesse dicte la loi ? ou plutôt une élite jeune ultra connectée habitant dans les grandes capitales ?

H&M, Zara : il faut un minimum d’habitants pour accueillir ces enseignes.

Le hic est de comprendre si cette avant-garde  « démocratique » , trouve son public, ou devient un nouveau moyen de différenciation. Un biais qui renforce le stéréotype selon lequelle  la mode est trop excentrique, quelque chose d’importable…

La quintessence de l’élégance : un droit pour tous chez Agnès B

« Et je me fiche de ce que font les autres créateurs. Mon boulot n’est pas de suivre les tendances du moment, mais de les créer. Je dessine moi-même tout ce que je signe. »

 Du lin du coton, des imprimés et une palette de couleur ou le soleil rejoint peu à peu la  mer. Des looks aux figures libres : démocratie de figuration .

C’est au gré de chacun que les pièces s’agrémentent

Marier un  costume en lin  à un  blouson de collège boy .

Associer la désinvolture  de la culture juvénile américaine des années soixante au chic d’une classe de loisir d’après guerre. Comme si  James Dean venait passer ses vacances à Combray.

Une mode prête à être portée, déchirée,tâchée : un mode qui se vit sans attendre . 

http://www.galeriedujour.com