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INTERVIEW De Normale Sup’ au métier d’officiante avec Emilie Goulier

by Elisa Palmer 8 mai 2017 0 comment

En 2016, elle quitte son job aux Galeries Lafayette pour quelque chose de plus casse-gueule : devenir officiante de cérémonie laïque. Workaholic, bûcheuse rigoureuse et méthodique, dotée d’une intelligence sensible et « d’une rare porosité à l’humain », observatrice habile de la société, à l’appétit culturel féroce (voyages, lectures, spectacles… tout y passe). On a rencontré la lumineuse Emilie dans un café qui ne paye pas de mine, vers la Place de la Nation à Paris. Elle nous raconte, avec finesse et humour, son métier et cette vocation de marier des gens qui s’aiment. 

Elisa Palmer. Vous avez quitté un métier, un CDI, pour lancer votre activité en tant qu’officiante en 2016 ? Quel a été le déclic ? Ce choix était-il réfléchi ou plutôt instinctif ?

Emilie Goulier. C’est vrai que dit comme ça, j’ai l’air d’une grande aventurière ! J’adorerais ! Mais pour être honnête le projet a mûri pendant presque un an. J’avais envie d’ailleurs depuis quelques temps et cet ailleurs n’incluait pas seulement un changement d’entreprise. Je rêvais d’être plus autonome dans mes choix et de retrouver du plaisir dans mon travail. Je cherchais la bonne idée et finalement on me l’a soufflée. Un couple d’amis m’a demandé de les marier en 2015. Très émue de cette grande marque d’amour et de confiance, je me suis prise au jeu et j’ai assez vite été conquise. Néanmoins, j’ai voulu m’assurer que le projet était viable. J’ai alors rencontré des concurrentes, étudié le marché et validé les éléments point par point avant de sauter le pas !

EP. Vous avez fait vos classes en étudiant la philo à Normale Sup. Lyon, en quoi cette solide formation vous aide aujourd’hui dans votre métier d’officiante et dans l’organisation de vos cérémonies ?

EG. C’est avant tout une assise intellectuelle, un bagage qui me constitue et qui m’a permis de construire une pensée réfléchie. Ce sont mille choses que je ne soupçonne même plus mais qui sont à l’origine de la manière actuelle dont je conçois le monde. J’ai particulièrement travaillé sur le concept de fétichisme, puis sur le parallélisme entre Dieu et l’État. Cela peut paraître éloigné de mes sujets actuels mais ça ne l’est pas tant que ça. On touche au sacré avec les cérémonies de mariage, à un sacré non religieux certes, mais très présent. Étudier comment le sacré s’appréhende et se construit – à travers un fétiche ou la personnification de l’idée de Dieu – s’est révélé une bonne base pour mon nouveau métier. L’approche des sciences humaines est toujours celle que j’utilise aujourd’hui. On sort des sentiers battus, on observe ce qui se fait ailleurs, on chausse d’autres lunettes. C’est pourquoi, je vais volontiers piocher en sociologie, philosophie, ethnologie, poésie ; tout est bon pour enrichir mon approche kaléidoscopique du mariage.

EP. Éloigné du rôle d’un prêtre, ou encore d’un maire, votre métier ne vous donne pas à proprement parler de pouvoir légal. Quel est votre sentiment par rapport à cela ? Est-ce qu’une forme de reconnaissance et légitimité fonctionne autrement, différemment ?

EG. C’est justement ce que j’aime dans mon métier. La cérémonie laïque pourrait ne pas être. Rien n’oblige les mariés à y recourir et pourtant ils le font. La reconnaissance et la force de la cérémonie laïque viennent ainsi, selon moi, de ce que les mariés y projettent. Je les accompagne dans cette création de sens autour du contrat légal qu’est le mariage. Personne ne se marie pour les mêmes raisons, et nous mettons ces multiples raisons en lumière ensemble.

EP. Écrire les textes, écrire l’engagement, écrire l’amour… Pratique subtile pour révéler la vérité du couple dans ce qu’il a de plus beau, de plus touchant, de plus singulier… Comment travaillez-vous cette complexité inhérente à chaque couple ?

EG. Chaque couple est une nouvelle rencontre, avec des habitudes, des envies et des vies différentes. C’est pourquoi lors des premiers rendez-vous, nous parlons cérémonie évidemment, mais surtout nous faisons connaissance. Je les fais beaucoup parler et j’écoute, je les écoute. Je prends note de leurs sourires, de leurs blagues, de leurs silences aussi. Des moments où au détour d’une moue, d’une phrase ou d’un discours fleuve, ils m’offrent les lignes directrices de leur cérémonie. Puis j’affine, je les questionne encore, je suggère des pistes et peu à peu les contours se dessinent. En étant simplement eux-mêmes, ils m’en disent beaucoup. Je glisse alors mes mots dans leurs idées et leurs envies.  

EP. J’imagine que vous travaillez chaque scénario de la manière la plus authentique et la plus personnalisée possible en fonction de chaque couple. Comment arrivez-vous à déterminer ce qui sera le plus pertinent pour chacun ?

EG. Nous échangeons beaucoup avec les mariés, nos rendez-vous sont très riches. Pour compléter ce qui a été dit ou pressenti lors du premier rendez-vous, je leur demande de répondre à un questionnaire autour de leur couple. Cette fois à l’écrit et à tête reposée. Ils me répondent individuellement et à deux. Je saisis alors encore plus les envies de chacun et la direction commune qu’ils donnent à leur couple et à leur cérémonie. Pour compléter toutes ces informations, je travaille beaucoup à l’intuition, mais une intuition guidée. Quand je sens émerger un sujet, je le soumets aux futurs mariés. Et quand les couples veulent se conserver des surprises pour le jour J, je pose la question à leurs proches. La plupart des couples qui me confient leur cérémonie y donnent la parole à leurs familles et à leurs amis. Mon métier est aussi de coordonner ces interventions et d’aider chacun à trouver les mots justes. Alors quand j’ai un doute, je profite de ces échanges pour interroger un témoin, un parent, une amie pour confirmer ou infirmer ce que je pressens. C’est grâce à ce faisceau mêlant demandes précises, intuition et propositions que j’identifie ce qui devrait plaire à mes mariés.

EP. Quelles sont les qualités que vous vous reconnaissez, qu’on vous reconnaît si c’est plus simple, dans votre activité ?

EG. Je suis la personne à qui des inconnus viennent naturellement se confier, celle qui se retrouve involontairement prise à partie ou mêlée à une conversation dans le bus. J’ai fait de ce constat un avantage dans mon métier ! Au-delà de la plaisanterie, je sais mettre les gens à l’aise rapidement et les aider à se confier. Étant curieuse par nature, je m’adapte très facilement aux personnes que je rencontre, un peu comme un caméléon. La philosophe en moi ne prétend connaître aucune vérité, ce qui me permet aussi de n’avoir aucun jugement et aucun avis primitif et définitif. C’est très important car une des phrases que j’entends le plus est « tu vas trouver ça étrange ». Or, je trouve très peu de choses étranges et suis au contraire très intéressée sur leur raison d’être. Et c’est souvent en assumant ces choses étranges qu’on construit les cérémonies les plus personnalisées.

EP. Quelle est la place d’Internet et des réseaux sociaux aujourd’hui dans le développement de votre activité et de votre business ?

EG. Je m’appuie beaucoup sur internet pour faire connaître Pour une cérémonie. J’avais créé le site avant même de créer l’entreprise et je publie un à deux articles par semaine sur le blog. J’essaie de varier les plaisirs autour de chroniques de livres, de propositions de textes à lire et de de conseils pratiques pour les discours, les rituels ou d’autres moments forts de la cérémonie. Je partage ces articles sur les réseaux sociaux et anime un compte Instagram d’inspiration autour de ce qui m’émeut, m’amuse ou me fait rêver.

EP. Appréhendez-vous votre métier comme un métier d’avenir ? Oui/non, pour quelles raisons ? Pouvez-vous également me parler de la concurrence sur ce segment ?

EG. C’est drôle cette question, j’en parlais justement avec une amie ce week-end ! Je n’ai pas de don de devin, mais j’ai l’intime conviction que les cérémonies laïques répondent à un besoin très contemporain. Pour avoir étudié l’histoire du mariage et les évolutions sociologiques associées, j’ai pu constater et voir émerger cette nécessité de faire sens, de donner du sens et de le partager avec ses proches. La cérémonie laïque participe de cette envie de dire : « je suis unique, je suis cette personne et voilà ce qui est important pour moi, pour nous ». Est-ce que ce besoin va s’ancrer dans les 10, 20 à venir ? J’espère car c’est une démarche qui me semble à propos, mais je préfère me dire qu’on verra comment notre société et ses envies évoluent. Concernant la concurrence, elle est très variée car le métier est nouveau. On trouve des weddings planners qui élargissent leur offre de service, et quelques structures spécialisées mais la majorité de mes concurrents sont des indépendants. Certains complètent un autre métier, d’autres sont, comme moi, dédiés à cette seule activité. Nous sommes assez différents dans nos profils et dans nos anciennes vies. C’est assez enrichissant car les comédiens n’abordent pas la cérémonie de la même manière que les communicants qui eux travaillent encore différemment des personnes plus centrées sur l’écrit. Certains sont plus sensibles au solennel à travers des symboles (certificat d’engagement, rituel souvenir), d’autres jouent davantage avec les codes. Je pioche chez eux ce qui me parle et leurs expériences sont un bon indicateur de tendances.

EP. Quels sont les éléments clef, selon vous, qui créent l’inoubliable d’une cérémonie d’engagement ?

EG. Chacun a ses envies pour une cérémonie de mariage. Des envies avouées mais aussi des envies insoupçonnées. L’inoubliable est peut-être dans la réponse à ces envies qu’on ne se connaissait pas. Mais le principe de base est de penser la cérémonie pour soi. Dans un mariage, on prend beaucoup de décisions contraintes : par le délai, le budget, parfois les avis des proches. La cérémonie laïque sera inoubliable si les choix ont été guidés par une seule phrase : « ça me ferait plaisir ». Je sais qu’on touche au but quand un des mariés commence à prononcer ces mots. Abandonnant le rôle de chef de projet du mariage, ils retrouvent l’émotion. C’est à partir de ça qu’on construit l’inoubliable. Il m’est compliqué de donner des éléments plus concrets car les histoires de chacun sont différentes. J’ai un petit faible pour les discours des parents en ouverture ou en conclusion de la cérémonie, mais cela dépend vraiment de la relation que les mariés entretiennent avec eux par exemple.

EP. Concernant votre métier, avez-vous une jolie anecdote à nous raconter ?

EG. J’en ai plein ! Comment choisir ? J’ai la chance de travailler avec des couples adorables et très bien entourés et je croise très souvent de très jolies choses. Pour ne citer qu’un exemple, je pourrais évoquer un mariage en septembre dernier où le couac technique a vraiment créé un beau moment. La témoin de la mariée avait écrit son discours en le ponctuant de courts extraits musicaux. C’était à chaque fois des classiques comme les Beatles ou des génériques de séries très connues. On avait répété mais, au moment de la cérémonie, certains morceaux ne passaient pas sur la sono. Stress total de cette témoin qui était déjà très émue de faire un discours. Nous avons alors commencé à chantonner les morceaux toutes les deux et dès les premières notes tous les invités ont suivi ! L’assemblée entonnait en cœur tous les morceaux initiés par la témoin. C’était beau. Drôle et beau. Rien de tel qu’un soupçon d’imprévu !

Merci encore à Emilie Goulier pour son temps.

Elisa Palmer

[email protected]

Pour une cérémonie – Une autre idée du mariage

https://www.pour-une-ceremonie.fr

Officiante Emilie Goulier – Cérémonie de mariage

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