Home Art de vivreCulture Les vies extraordinaires d’Eugène – Isabelle Monnin ****

Les vies extraordinaires d’Eugène – Isabelle Monnin ****

by Elisa Palmer
0 comment

Les vies extraordinaires d’Eugène
Isabelle Monnin
JC Lattès
septembre 2010
17 €

Epinal, Samedi 13*** novembre,

Les vies extraordinaires d'Eugène

L’histoire d’Eugène.doc

Au petit matin de son septième jour sur Terre, un staphylocoque doré tue Eugène. Sous le choc, la mère en perd complètement la parole, et c’est le père, devenu – du jour au lendemain – seul parolier de la famille, qui s’auto-désigne historien de la vie de son fils. Dès lors, toute personne ayant été en contact avec Eugène devient – dans un besoin véritablement addictif & toxicomane – source d’intérêt pour ce père à la conquête de la reconstitution (très fidèle) des 6 jours d’existence de son fils. La mère, pendant ce temps-là, s’évertue à coudre inlassablement des pantalons rouges, pour tous les âges fictifs et toutes les tailles probables d’Eugène. Puisque il n’a quasiment pas vécu, la question se pose ici de savoir si Eugène a réellement existé. « Qu’est-on à l’échelle de l’histoire? L’individu existe-t-il par lui-même ou par l’ensemble E qui le contient à un instant T? » (p. 24). Après avoir interrogé les personnes ayant eu un vrai contact avec Eugène, le père se met en tête de rédiger le récit de la vie qu’aurait pu avoir son fils, et là, ce premier roman remue/ménage un peu et fait mal. Dans cette optique, il va même jusqu’à rencontrer la directrice de la crèche pour lui voler la liste des enfants qui auraient dû être les camarades de son fils. Parmi eux, il s’interroge donc sur les probabilités d’y trouver (créer) une première amoureuse, un éventuel meilleur ami… Sur un sujet hyper – mais hyper – casse-gueule, Les vies extraordinaires d’Eugène s’en sort plus que très bien, en investissant une plume au lyrisme sobre qui ne part jamais en dérive, tout en réduisant les tensions sourdes grâce à de jolies notes d’humour.

The Story Of The Impossible – Peter Poehl

Coup de pute

« Né très grand prématuré, à six mois de grossesse, il a été placé au service de réanimation à l’hôpital intercommunal de Montreuil. C’est dans ce service qu’il a attrapé un staphylocoque doré six jours après sa naissance. Malgré les antibiotiques, le médecin n’a pas pu le sauver. Il est mort d’un choc toxique au petit matin du septième jour. C’était un vendredi. Nous l’avons fait incinérer le 29 novembre 2007. Ses cendres sont au Père Lachaise, seul cimetière parisien où l’on peut se faire incinérer. Nous disons « ses cendres sont au Père Lachaise », mais en réalité un enfant de sept jours est un si petit corps que quand vous le brûlez, il n’en reste rien, pas même quelques grammes de poussières… La vérité est qu’il ne reste rien de notre fils. » (p. 21-22)

Coup de théâtre

« Si plus personne n’en parle, Eugène ne sera plus. C’est ma responsabilité de père de le tenir non pas en vie mais en existence. Il a existé. Il a été là. La preuve, je peux vous en parler. Vous croyez qu’il n’a pas été, ou qu’il a été rien? Vous vous trompez. Il y aurait beaucoup à dire sur mon fils, mon extraordinaire fils. C’est mon tour de le porter. C’est ma solidarité conjugale, mon autorité parentale. Il faut que je la remplisse de mots, comme la pédiatre a tenté de le remplir de sang. Si je le raconte, je (re)donnerai vie à mon fils, et parole à sa mère. Je veux le croire. Il n’y a rien d’autre en quoi je puisse croire. » (p. 28)

Coup de grâce

« Je n’ai fait que cela cette année : te parler et t’inventer. Penchée sur ma machine, les mains guidant le velours, je ne me laissais pas déconcentrer. J’ai tout vécu avec toi, mon homme pressé. Vite naître, six mois de grossesse à peine, mais dix doigts, dix orteils, ça y est, je peux sortir… Je te prolonge. Prématuré en tout. Tu luttes sans cesse contre le temps, pour en accélérer la densité. Inventeur génial, tu élabores un nouveau système horaire. Plus tard, tu découvres les lois de la téléportation. Le temps et l’espace : ton passage sur terre bouleverse l’ordre des choses. Le monde n’est plus le même depuis toi. » (p. 222)

Elisa Palmer

Related Articles

%d blogueurs aiment cette page :