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Conversation avec Denis Michelis autour du Bon Fils

Le Bon Fils – Denis Michelis

Les éditions noir sur blanc, Notabilia – 16€

www.leseditionsnoirsurblanc.fr

« Ta mère ne m’a jamais soutenu, elle a préféré fuir ses responsabilités, se remarier, refaire des enfants, redistribuer les cartes de son existence, voilà la vérité. Elle nous a remplacés, Albertin. C’est si simple de remplacer une personne par une autre. »

« Si j’avais eu le choix, poursuit mon vieil âne de père,  je t’aurais laissé filer sur la longue route, mais les pères doivent prendre soin de leurs fils, c’est ainsi depuis toujours. Même si c’est un fils comme toi. »

Le Bon Fils est un roman particulièrement déroutant car très étrange. Le lecteur aura beaucoup de mal à s’y retrouver dans ce livre kaléidoscopique, entre le roman noir, le conte fantastique, l’impitoyable satire sociale – qui y est dressée – et la comédie. Récemment divorcé, le père de nature hypocondriaque, part avec son ado de fils (17 ans) s’installer à la campagne, comme la promesse d’un mieux vivre ensemble. Entre les deux, le ton est haut, et les échanges sont constamment dissonants et querelleurs. C’est à cet instant même qu’Hans, se proclamant lui-même « un très vieil ami de la famille » (sans même que cela ne soit questionné par le père et le fils), fait son apparition et entre dans le champs. Figure réelle ou absolument fantasque, le lecteur oscille entre les deux hypothèses. Autour de ces trois personnages, hantés par leurs angoisses existentielles et leurs propres idéaux, le Huit clos prend ses droits et s’impose. Ce roman, véritablement mystérieux et original, propose une réflexion approfondie sur le diktat de la réussite, gagnant aujourd’hui l’ensemble des registres de la vie, à la fois privée, scolaire et professionnelle. A découvrir sans tarder.

Elisa Palmer. Votre livre interroge la figure du « bon fils », mais d’une certaine manière questionne aussi celle du « bon père », plus encore quand Hans fait son apparition dans la famille. Qu’en pensez-vous ?

Denis Michelis. Qu’est-ce qu’être un bon fils ? Avoir de bonnes notes à l’école ?  Lire les livres inscrits au programme ? Ne jamais se plaindre à la maison ? Faire gentiment ses devoirs, avoir une copine à qui on tient la main dans les couloirs du lycée ? Voilà les questions que je soulève dans le roman à travers mon personnage principal. Quant au père, il est double. Le « vrai » père harcèle le fils psychologiquement, et le « nouveau » père, Hans, physiquement. Je voulais par là, non seulement questionner le rôle du père au sein du foyer mais aussi dénoncer la violence domestique qui, par essence, règne entre quatre murs, et dont on parle trop peu je trouve.

EP. Pourquoi le lecteur n’entre dans l’histoire qu’à travers une succession d’actions ? Quelle était votre intention derrière cette manière de procéder ?

DM. Je n’aime pas trop la psychologie,  je préfère que le personnage se révèle à travers son action ou  le conflit avec un autre personnage. C’est d’ailleurs propre à l’écriture cinématographique. Ce qui ne m’’empêche nullement d’user de nombreuses métaphores, jeux de langages, et d’une écriture très classique. C’est à ça que sert le roman : chercher à réinventer les codes, réinventer la langue. L’histoire que je raconte n’a rien de révolutionnaire : un étranger s’installe dans un foyer et bouleverse l’équilibre existant. En revanche, si je parviens à créer le trouble en laissant le lecteur se faire sa propre opinion de chacun, alors j’ai réussi mon pari. Si j’arrive à le désorienter avec un style visuel, hallucinatoire tout en restant dans le quotidien le plus banal, c’est à nouveau gagné.

EP. Au sein de ce Huis clos normand, chaque personnage a véritablement un double visage. Est-ce seulement dans une perspective d’alimenter le genre du roman noir ?

DM. Oui. J’aime les codes du roman noir, du thriller domestique, où les personnages ne sont pas ceux qu’ils prétendent être. Mais souvent, je trouve que ces livres sont, pardonnez-moi l’expression, « torchés ». Zéro écriture, en fait ce sont des scénarios déguisés en roman. J’essaie donc de me réapproprier ces codes tout en travaillant le style.

EP. Que représente pour vous la figure de l’intrus dans ce foyer ?

DM. Hans est beaucoup de choses ! Il est, d’un point de vue purement romanesque, celui par qui le quotidien du père et du fils va basculer. Il est le personnage type de l’étranger qui s’installe dans le foyer pour mieux le détruire… Hans est aussi et surtout une figure diabolique, bien sous toute apparence : séducteur, tentateur et qui va finir par proposer un pacte bien étrange avec le fils. Hans est enfin une sorte de « modèle », il est  l’ami, le frère, le collègue qui a toujours raison, celui qui réussit toujours mieux et pour lequel nous avons une dévotion aveugle….

EP. Pour donner de la modernité au récit, vous avez mélangé les genres et les niveaux de langage. Pouvez-vous m’en dire davantage ?

DM. A la fois pour la modernité, oui. De la même façon que je tente de sortir des codes du roman noir, j’essaie de trouver une langue qui sorte un peu des sentiers battus. A la fois classique (j’utilise beaucoup de métaphores, de descriptions de paysages) et contemporaine (j’insère des éléments de langage très prosaïques). C’est avant tout un choix esthétique. Donner à un adolescent une voix qui ne soit pas uniquement dans le cliché, dans une langue pauvre en vocabulaire et en pensée. Car c’est souvent loin d’être le cas !

EP. Pourquoi tant de violence sous-jacente et exprimée par des traitements borderline dans votre roman ? Que vouliez-vous dénoncer ?

DM. En réalité, tout est venu d’un grand carton où j’avais entreposé mes cours de lycée. En les parcourant, j’ai été profondément choqué  par la dureté et l’intransigeance des professeurs, à travers leur commentaires sur mes copies. J’étais pourtant bon élève mais cela ne leur suffisait pas, il fallait toujours « s’améliorer », « se dépasser », « me battre contre moi-même ». Avec le recul, je me suis demandé : à quoi tout cela a-t-il servi. Au fond, à rien. On peut être bon élève et rater sa vie, et inversement. En attendant, on subit l’injonction, de la part des professeurs, des parents, des autres élèves et on finit par l’intégrer. C’est de tout cela dont je parle dans le roman, le père et Hans incarnent tour à tour l’injonction familiale et « scolaire » de réussite à tout prix. C’est un roman très noir, très dur mais plein d’ironie, car le bon fils est tout sauf un bon fils (surtout dans la scène finale), le « bon » père est à la fois insupportable, manipulateur, violent. Quant à Hans, cet « ami qui leur veut du bien », c’est le diable en personne. Bref, personne n’est ce qu’il prétend…

Merci encore à Denis Michelis pour son temps précieux.

Elisa Palmer

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